Les Grands Initiés N°2 : KRISHNA
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ou L'Éveil du Guerrier Intérieur
La Bhagavad-Gîtâ est un de ces textes qu'on ne lit pas une seule fois. On y revient des années plus tard, et c'est un autre livre qui attend, surement parce qu'on est soi-même devenu différent.
Krishna est au centre du fracas. Les rênes d'un char de guerre entre les mains, au bord d'une bataille où vont mourir des milliers d'hommes. Ce n'est pas un sage dans une grotte, c'est un homme debout dans la poussière, qui choisit ce moment-là pour dire ce qu'il sait.

Le Mahabharata raconte la guerre de deux branches d'une même famille pour un trône. Sous les batailles court une question que chaque génération retrouve : comment vivre juste dans un monde où tout choix a un prix ?
Au cœur de cette épopée, un dialogue entre un guerrier et son cocher, arrêtés au bord de l'assaut. Le guerrier, c'est Arjuna. Le cocher, c'est Krishna. Ce dialogue s'appelle la Bhagavad-Gîtâ : le Chant du Bienheureux.
Kurukshetra, le champ du Devoir, est un lieu géographique au nord de l'Inde. C'est aussi l'espace intérieur que chaque être humain finit par traverser, quand les certitudes lâchent et qu'aucune réponse simple ne tient plus.
Arjuna s'effondre. Son arc lui glisse des mains. Dans les rangs adverses, il reconnaît ses maîtres, ses cousins, ses amis. Il ne peut plus bouger, il est tétanisé.
Sa paralysie touche quelque chose d'universel : comment agir quand toute action blesse ? Comment choisir quand aucun choix n'est innocent, quand la responsabilité conduit sur des chemins que le coeur refuse ?
Krishna ne répond pas tout de suite. Il entre dans la détresse d'Arjuna devant ce dilemme, avant de lui tendre la main. On ne peut enseigner qu'à quelqu'un qui a cessé de croire qu'il sait déjà.
L'initiation que Krishna propose est un changement d'état de conscience irréversible, qui engage l'être entier. Il passe par trois chemins :
La connaissance.
Le Soi véritable, l'Atman, ne naît pas, ne meurt pas. Krishna ne cite pas une doctrine. Il décrit ce qu'il est. La plupart des hommes le confondent avec le moi ordinaire, fait de peurs et d'habitudes. Cette confusion, la Maya, est une erreur du regard, tenace et quotidienne : prendre le provisoire pour le permanent et ce qu'on a pour ce qu'on est.
La connaissance dont parle Krishna se vérifie dans l'expérience directe, elle ne s'apprend pas : elle se vit, elle se reconnaît, dans un instant de silence où quelque chose de plus vaste que soi s'ouvre brusquement.
L'amour.
Au fil du dialogue, Krishna révèle progressivement à Arjuna ce qu'il est réellement : pas un simple cocher, mais le divin incarné, l'Avatar de Vishnu, l'origine de toute chose.
Arjuna l'écoute, puis il demande à voir sa forme véritable. Krishna accepte, et lui accorde momentanément une perception élargie, capable de recevoir ce qu'aucun regard ordinaire ne peut soutenir.
Ce qu'Arjuna voit le terrasse : le principe aux milliers de visages, qui contient la naissance et la mort de chaque être, l'univers entier dans le même souffle. Il supplie Krishna de reprendre figure humaine. Alors Krishna redevient le cocher, l'ami proche, et dit que cette forme-là, humble et familière, est plus accessible que la vision fulgurante.
L'amour descend là où la raison ne peut pas aller. Avant que quelque chose de réel puisse traverser un être, cet être doit avoir consenti à se vider de ses illusions. L'amour est ce consentement. Et là est la condition de l'initiation.
L'action juste.
"Bats-toi", dit Krishna. Mais sans t'accrocher au résultat. S'attacher au fruit de ses actes, c'est laisser la peur gouverner chaque geste. L'action devient un calcul, puis une prison.
Agir juste, c'est donner tout ce qu'on a ET lâcher prise. Kipling en a fait un poème célèbre : "Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie et sans dire un seul mot te mettre à rebatir", et Gandhi a tenu toute sa vie sur cette idée. Il agissait avec une intensité totale et restait libre de ce qui allait advenir. Krishna tient les rênes, Arjuna tire la flèche. Le divin oriente. L'homme agit.
Ces trois chemins mènent au même endroit. Krishna ne choisit pas entre eux. En lui, Savoir, Aimer et Agir procèdent d'une même source. Il est celui en qui les trois voies ont cessé de se contredire.
Mais Krishna n'est pas seulement le guerrier de Kurukshetra. Avant la bataille, avant même d'être reconnu comme Avatar, il a été un enfant parmi des bergers, dans un village de la plaine du Gange. Les femmes barattaient le lait chaque matin, un travail laborieux pour en extraire le beurre, la matière pure. Krishna le leur dérobait et s'enfuyait en riant. Elles se plaignaient à sa mère. Il recommençait le lendemain.
La tradition indienne a gardé précieusement cet épisode, parce qu'il dit quelque chose que les grands discours ne disent pas aussi bien : ce que l'effort humain produit de plus pur, le divin l'attire vers lui. On n'est pas initié par ce qu'on décide de l'être, il faut préparer le terrain, accepter de se débarrasser du suplerflu pour ne garder que l'essentiel.
La transformation réelle, le moment où quelque chose bascule à l'intérieur sans retour possible, ne vient pas de la volonté propre. Elle survient quand l'espace est prêt.
La libération, le Moksha, n'est pas fuir de le monde : c'est d'y revenir avec les yeux de quelqu'un qui sait ce qu'il est.
La flûte de Krishna, ce roseau creux qui ne fait de musique que parce qu'il est vide, joue. Elle jouait avant qu'Arjuna tombe. Elle jouera après la bataille.
Avons-nous assez de silence en nous pour entendre ce souffle ?




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