Les Grands Initiés N°3 : MOÏSE
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ou l'Homme Traversé
Moïse bégaie. Quand Dieu lui confie la mission de libérer son peuple, sa première réponse est : envoie quelqu'un d'autre. Il a quatre-vingts ans, un passé de meurtrier, quarante ans passés à garder des moutons dans le désert. Rien, dans ce portrait, ne ressemble à un Grand Initié.
C'est peut-être pour cela qu'il en est un.
Sa mère le pose dans un panier de jonc sur le Nil. Le courant l'emporte vers la fille de Pharaon, qui lui donne un nom : Moïse, celui qu'on a tiré des eaux. Il grandit dans le palais, reçoit l'éducation des prêtres égyptiens : l'astronomie, l'écriture sacrée, les rites initiatiques etc.
Puis il tue un Égyptien qui frappait un esclave hébreu. Il fuit. Quarante ans de silence et de moutons dans le désert de Madian.
La formation dans les temples, la rupture violente, l'effacement total : toutes les grandes traditions initiatiques reconnaissent cette séquence. Il faut que quelque chose se brise pour que quelque chose d'autre puisse entrer.
*

Le Buisson ardent brûle sans se consumer.
Moïse s'en approche. Une voix l'appelle par son nom. Il répond : Me voici, la posture de l'initié.
Il demande le nom de celui qui parle. Ce qu'il reçoit bouleverse toute la pensée religieuse antique : Ehyeh asher Ehyeh, "Je suis celui qui suis", ou "Je serai ce que je serai". Le verbe hébreu est à "l'inaccompli". Un devenir perpétuel, irréductible à toute définition.
Les dieux d'Égypte avaient des noms, des attributs, des temples. Râ gouverne le soleil, Osiris règne sur les morts, Horus protège le pharaon. Chaque divinité occupe sa fonction dans un cosmos ordonné. Le dieu de Moïse refuse cette place. Il ne gouverne pas une portion du réel : il est le fond de tout le réel. Il ne se laisse pas représenter parce qu'il précède toute représentation. Tout nom le réduirait à ce qu'il n'est pas. L'infini ne peut pas être contenu dans une forme.
Il se déchausse. Ses pieds nus touchent la terre. Retirer ce qui sépare du sol est un geste qui précède toute initiation dans toutes les traditions. La tradition maçonnique l'a gardé : on entre dans le temple dépouillé de ses métaux, de ce qui sépare de l'essentiel et on se déchausse d'un pied.
*
Krishna parle à Arjuna, un homme. Hermès transmet à Tat dans une chambre close. Moïse, lui, reçoit pour des millions d'êtres. Son initiation est collective, historique, portée par toute la chair d'un peuple en marche.
La révélation reçue au Buisson ardent ne peut pas rester dans le cercle d'un disciple. Elle doit devenir Loi : transmissible, vivable, incarnée dans les gestes quotidiens de millions d'êtres qui n'ont pas vu le feu.
Un peuple d'esclaves obéit par peur, sans loi intérieure. La Loi de Moïse est l'apprentissage d'une discipline librement consentie qui oriente la liberté au lieu de la dissoudre : honorer ses parents, observer le repos du septième jour, ne pas convoiter. Ces prescriptions dessinent les conditions intérieures nécessaires pour qu'un être humain cesse d'être gouverné par ses peurs. Sans forme, l'eau se perd dans le sable.
La Torah est l'athanor. Le feu est allumé une fois, au Sinaï. Il brûle ensuite dans chaque foyer, chaque vendredi soir, à chaque génération qui récite les mêmes mots sans avoir vu le Buisson ardent. La transmutation s'opère dans la durée, dans le collectif, dans la répétition consciente. On ne se transforme pas seul. C'est l'intuition la plus difficile à recevoir pour une époque qui a fait de la spiritualité une affaire privée.
Puis, Moïse redescend du Sinaï. Son visage rayonne d'une lumière que le peuple ne peut pas regarder en face. Il voile son visage pour leur parler. Le texte hébreu précise qu'il ne sait pas que sa peau irradie. On est changé avant de savoir qu'on l'est.
Sur le Sinaï, Moïse avait demandé à voir la face de Dieu. La réponse : tu ne peux pas voir ma face, nul homme ne peut me voir et vivre. Mais tu verras mon dos, quand je serai passé.
Il ne voit pas le divin en face. Il perçoit sa trace, ce qu'il laisse dans son sillage : une lumière qui s'éloigne, une Loi gravée dans la pierre. Le transmetteur reçoit plus qu'il ne peut transmettre. Ce voile n'appauvrit pas la révélation. Il est ce qui lui permet de traverser les siècles.
Le Veau d'or dit ce que les beaux récits de transformation omettent souvent. Le peuple a l'or, emporté d'Égypte. Il en fait une idole. On peut porter le matériau du Grand Œuvre sans avoir l'alchimiste intérieur pour le travailler.
Moïse brûle le Veau, le réduit en poudre, le disperse dans l'eau, le fait boire au peuple. Calcination, dissolution, incorporation. Les premières Tables, gravées du doigt divin, sont brisées devant l'idolâtrie. La Loi dans sa pureté absolue ne peut pas être donnée à un peuple qui n'est pas prêt. Les secondes sont taillées par Moïse de ses propres mains. Portant la marque de l'humain. Transmissibles. Comment faire passer quelque chose d'infini dans un vase fini ?
Le bâton de Moïse divise la mer Rouge, frappe le rocher pour en faire jaillir l'eau, se lève pendant la bataille contre Amalek. Quand Moïse baisse les bras, Israël perd. Deux hommes le soutiennent quand il s'épuise. Le destin d'une bataille suspendu à la verticalité d'un bras.
Le bâton est l'axe du monde, la ligne verticale qui relie la terre et le ciel. Celui qui le tient est le médiateur entre deux ordres du réel. Devant Pharaon, le bâton se transforme en serpent. Les magiciens de Pharaon font de même. Mais le serpent de Moïse dévore les leurs.
Le serpent est dans toutes les traditions antiques l'animal de la sagesse cachée, de la connaissance qui se renouvelle en se dépouillant de sa peau. Moïse a été formé par l'Égypte. Il connaît ses rites, ses symboles. Ce qu'il porte désormais est d'une autre nature :
l'Absolu révélé au Buisson ardent n'est pas un dieu égyptien de plus. Il est ce dont les dieux égyptiens sont eux-mêmes des reflets partiels. Le serpent de Moïse dévore les serpents d'Égypte comme la source dévore ses propres images.
Dans le désert, les Hébreux sont mordus par des serpents venimeux. Dieu ordonne à Moïse de fondre un serpent d'airain et de le placer sur un poteau, quiconque le regarde est guéri. Regarder l'image du poison pour guérir du poison. La tradition kabbalistique y a vu ce que l'initiation opère : non pas la fuite de ce qui blesse, mais la contemplation directe de ce qui détruit, jusqu'à ce que cette contemplation le transmute.
Moïse ne verra pas la Terre Promise. Du sommet du mont Nébo, il la regarde de loin, puis il meurt. Dieu l'enterre lui-même. Personne ne connaît l'emplacement de sa tombe.
Celui qui conduit jusqu'au seuil ne franchit pas lui-même la porte. Sa tombe sans adresse interdit le pèlerinage, la relique, la vénération figée. Ce qu'il a transmis doit vivre dans les actes d'un peuple, non dans la pierre d'un tombeau. Le Grand Œuvre se recommence à chaque génération qui accepte de traverser son propre désert.
Moïse bégaie, tue, fuit, doute, frappe le rocher deux fois, et cette impulsivité lui coûte l'entrée en Terre Promise. Il reste faillible jusqu'au bout.
Le roseau creux ne disparaît pas dans la musique qu'il produit. Il reste roseau, avec ses nœuds et ses failles. Ce qui a traversé Moïse était visiblement plus grand que lui et c'est précisément pour cela qu'on le croit.
Le feu brûle encore.




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